Pourquoi le clivage « mondialistes-patriotes » ne correspond pas à la réalité de la France

May 5, 2017

FIGAROVOX/ANALYSE- Pour Aymeric de Lamotte, le clivage annoncé entre « nationaux » et « mondialistes » ne correspond pas à la réalité. La nouvelle opposition politique est plutôt pour lui entre « progressistes » et « réactionnaires », au milieu desquels une troisième voie est possible : celle du « sens commun ».

 

 

Avocat et homme politique belge, Aymeric de Lamotte publie fréquemment des articles dans divers journaux belges. 

 

Les exégètes de la politique accordent peu à peu leurs violons: l'éternelle rivalité gauche-droite s'effacerait au profit d'une nouvelle opposition entre les mondialistes et les populistes. Le mot «populisme» est ici à comprendre sous l'acception du Grand Robert: «Importance donnée aux couches populaires de la société (art, politique, etc.)», reprise par Chantal Delsol dans son ouvrage Populisme: les demeurés de l'histoire, et non sous celle, communément véhiculée par les médias et les politiques, qui l'associent à de la démagogie. Cette construction théorique, percluse d'incohérences idéologiques, ne permet toutefois pas une lecture claire des sensibilités politiques qui s'expriment. En effet, à part se réclamer du peuple, quelles idées partagent le Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, internationaliste et collectiviste, et le UKIP de Nigel Farage, anti-immigration et libéral? Il apparaît cependant qu'un clivage plus cohérent se dessine ailleurs, celui entre les progressistes et les réactionnaires. Face à cette nouvelle donne politique, caricaturée à dessein, il nous revient d'éviter un double écueil: succomber à l'idéologie ambiante d'un progrès en roue libre ou, à l'opposé, se retrancher derrière la morale de la précaution. L'analyse critique du réel se présente comme une voie alternative, autrement plus féconde, mais qui ne pourra être empruntée sans revaloriser une certaine idée de ce qu'est, et de ce que peut aujourd'hui, notre sens commun.

 

 

L'idéologie du progrès

 

L'avancée inouïe des sciences et des technologies est un fait qui s'impose à nous. Qu'il suffise de penser aux cas de l'intelligence artificielle et du transhumanisme. L'intelligence artificielle vise à développer progressivement «l'intelligence» des machines, et à les rendre, à terme, plus capables que l'homme. Le transhumanisme, quant à lui, a pour objet l'augmentation et l'amélioration des capacités de l'homme et lutte ainsi contre l'idée de finitude de ce dernier, allant jusqu'à promettre un allongement indéfini de la vie ou «la mort de la mort». D'aucuns, comme le physicien Stephen Hawking, voient dans ces bouleversements technoscientifiques les prémices de la défaite de l'humanité, sinon sa fin certaine, dans la mesure où l'homme ne déciderait ni ne maîtriserait plus son avenir. D'autres, épris d'un optimisme béat, imaginent les perspectives d'un progrès perpétuel qui n'altéra jamais cette singularité, ce noyau, à la fois éthique et moral, propre à «l'homme conscient».

 

Feu le professeur belge Philippe de Woot, dans son ouvrage Maîtriser le progrès économique et technique, analysant le monde des technosciences posait deux constats préoccupants. L'auteur soutenait, d'une part, que ce système évolue de manière autonome, dans sa propre logique instrumentale sans être guidé par des valeurs et par un objectif de bien commun. Il prospère ainsi dans un vide sociétal et moral quasi total. À titre d'exemple, le transhumanisme n'est jamais rentré dans le débat public alors qu'il pose des questions essentielles d'égalité, de la liberté de l'enfant à ne pas se voir imposer des choix prénataux, de la place du hasard par rapport au choix, de la notion même de souveraineté populaire. Ces bâtisseurs du monde de demain décident entre quatre yeux de l'avenir de l'humanité loin des lenteurs de la démocratie.

 

Le professeur expliquait, d'autre part, que les démiurges à la barre de ce système sont mus par une hubris prométhéenne. Corine Lesne, journaliste au quotidien Le Monde, témoigne: «Tout leur a réussi ; ils sont hostiles à toute réglementation car ils incarnent le progrès, ils ignorent le principe de précaution car ils vivent dans une bulle». Frontières, nations, peuples souverains, autant de notions surannées, accaparantes qu'il est bon de jeter à la poubelle de l'Histoire. Ils se croient dotés d'une légitimité qu'ils n'ont pas et font fi de l'avertissement d'Albert Einstein qu'il n'existe aucun chemin qui conduise de la connaissance de ce qui est, à celle de ce qui doit être. Le milliardaire américain Peter Thiel, cofondateur de PayPal, déclarait en 2013: «la grande tâche inachevée du monde moderne est de transformer la mort, d'une réalité de l'existence en problème à résoudre». Comment ne pas percevoir le décalage de ces propos quand, à l'heure actuelle, la Corne de l'Afrique connaît encore des famines faute notamment à l'absence de moyens efficaces pour y acheminer de l'eau potable et des vivres? La grande tâche inachevée du monde moderne ne serait-elle pas d'abord de permettre aux 7,5 milliards d'individus qui peuplent notre planète de jouir d'un niveau de vie décent?

 

Sur les pas d'Edgard Morin, Philippe de Woot propose d'opérer une métamorphose du système, d'amener ceux qui l'animent à déplacer le curseur de la logique instrumentale vers une logique du bien commun afin que leur créativité se transforme en véritable progrès, c'est-à-dire un progrès conscient autant de ses pouvoirs que de ses limites. Pour ce faire, l'auteur considère qu'il est essentiel que ce système renoue avec l'éthique, et se dote d'une conscience, voire d'une spiritualité laïque qui s'incarne dans des valeurs. Rabelais alertait déjà, dans la lettre que Gargantua, soucieux de lui donner une bonne éducation, adressait à son fils, Pantagruel, que «science sans conscience n'est que ruine de l'âme». Gardons en tête que l'Histoire est tragique et que les hommes ont souvent «préféré les ténèbres à la lumière», selon le mot de Saint-Jean. Philippe De Woot achevait son ouvrage en nous exhortant à s'atteler à la tâche immense et essentielle «de repenser le concept de progrès», et de réfléchir ensemble au type d'homme nous voulons pour demain.

 

 

L'idéologie de l'intimidation

 

Gérald Bronner, sociologue français, fait, quant à lui, le constat, dans son ouvrage La planète des hommes: réenchanter le risque, qu'une anthropophobie émerge dans notre société et s'exprime sous la forme d'une crainte et d'une haine de l'action de l'homme. L'auteur illustre ce sentiment en évoquant la branche radicale de la Deep Ecology qui propose, ni plus ni moins, l'éradication de l'humanité qui serait un cancer pour notre planète, qu'elle nomme Gaïa. Pour l'auteur, l'ouvrage du philosophe allemand Hans Jonas, Le Principe responsabilité, serait à la racine de cette anthropophobie. En effet, le philosophe estime que l'humanité, ayant une valeur inestimable, doit être préservée des potentiels risques environnementaux et sanitaires issus des innovations technologiques. Pour ce faire, il applique l'impératif in dubio pro malo: en cas de doute envisage le pire. Le philosophe nous enjoint, par son «heuristique de la peur» à croire que celle-ci est la solution aux problèmes posés par le nouvel horizon technologique. Toutefois, une application rigoriste de l'adage finit par interdire toute innovation technologique car c'est le propre de toute innovation que de conserver une part d'inconnu, d'imprévisible et, partant, un risque, fût-il presque inexistant. Cet état d'esprit débouche donc sur des décisions qui sont arrêtées en dépit du bon sens. À titre d'exemple, la gestion du terrible séisme de 2010 à Haïti est un cas symptomatique. Lors de cette tragédie, l'on déplora 5.000 morts dues au choléra propagé par les eaux courantes contaminées. Certes, l'eau de Javel contient un composant qui peut être cancérigène à un certain degré de concentration. Mais, traiter l'eau courante à de l'eau de Javel au lendemain de la catastrophe aurait pu éviter l'hécatombe. C'était sans compter la présence d'un précautionnisme irraisonné.

« L'autosuffisance des petits groupes humains est la meilleure garantie de l'interruption du progrès de la connaissance et du développement technologique de l'humanité »

 

Gérald Bronnet

 

Cette heuristique de la peur incite certains à prôner la décroissance de nos économies et à les réorienter vers des systèmes d'autoproduction. L'idée sous-jacente est d'amener les citoyens à être à nouveau polyvalents, d'où la promotion du travail manuel, du bricolage, du jardinage, et de la tendance «tous-au-potager». Or, la polyvalence des tâches remet de facto en cause la division du travail, la spécialisation de l'activité humaine et, partant, le processus de connaissance cumulative. Gérald Bronner prétend que «l'autosuffisance des petits groupes humains est la meilleure garantie de l'interruption du progrès de la connaissance et du développement technologique de l'humanité». En outre, tandis que le sociologue et le philosophe ont en commun de vouloir sauvegarder la race humaine envers et contre tout, ils divergent radicalement sur les moyens d'y parvenir. En effet, contre Hans Jonas qui prône l'inaction face à un progrès technologique mortifère, Gérald Bronner considère que c'est précisément cette pusinallimité excessive qui pourrait nous être fatale et prend le cas limite de deux astéroïdes qui menaceraient la Terre d'une collision de grande ampleur respectivement en 2032 et 2036. Considérant que croissance et innovation sont intrinsèquement liées, la baisse de la première entraînera mécaniquement la baisse de la suivante.

 

 

L'éloge du sens commun

 

La narration de notre avenir ne doit nous être confisquée ni par une technophilie prométhéenne, ni par une heuristique de la peur. Hannah Arendt, dans son ouvrage consacré au système totalitaire, définit l'idéologie comme ce qui «s'affranchit de toute expérience […], s'émancipe de la réalité que nous percevons au moyen de nos cinq sens, et affirme l'existence d'une réalité plus vraie». Les discours idéologiques font encore florès aujourd'hui. À bien des égards, ceux-ci relèvent de ce que Denis Grozdanovitch, dans son ouvrage Le génie de la bêtise, qualifie de «bêtise de l'intelligence», à savoir quand l'intelligence humaine paie son caractère savant d'une perte de sens des réalités. Voyez, par exemple, la critique qu'Eric Zemmour adresse à l'endroit du dernier roman de Yann Moix, Terreur, où il considère que l'élasticité de l'intelligence de l'auteur le fait accoucher d'un diagnostic à la marge du réel. De la même manière, la technophilie prométhéenne et la logique de l'intimidation sont deux discours qui, laissés à leur inertie, se créent un monde de toutes pièces. D'un côté, le monde des technosciences, monde déraciné, vit au rythme effréné du culte qu'il voue à l'innovation pour l'innovation et de l'autre, la logique de l'intimidation se complaît dans un monde figé sur ses limites qui s'interdit de penser les bienfaits de l'innovation.

 

Il nous faut alors revenir au sens commun entendu comme «l'équilibre entre la chose et le sens qui la perçoit», «un point de référence qui concerne le sentir commun», ou encore «se sentir partie intégrante d'un monde naturel et spirituel» (Raffaelle La Capria, La Mouche dans la bouteille, éloge du sens commun). Cet équilibre ne peut être atteint sans unité et conscience, qui elles-mêmes ne peuvent se construire sans réagir à l'intellectualisme excessif qui domine le discours. Cette notion renvoie directement à la fameuse «décence commune» de George Orwell. Si je ne rejoins pas du tout l'usage politique qu'une certaine mouvance antilibérale a fait de cette expression, il semble que son esprit pourrait être saisi sous un prisme davantage libéral: celui qui oppose aux dogmes en tout genre un certain sens des réalités humaines fondamentales, parmi lesquelles l'aspiration au développement personnel et le maintien de cette aspiration dans une culture et une histoire communes. Ces deux principes, lorsqu'ils communient, nourrissent alors un véritable sens (du) commun, un bon sens politique à même d'épouser la complexité du réel d'une façon moins dogmatique, plus pragmatique. Mais il ne faut pas s'y tromper: invoquer le sens commun, ce n'est pas remplacer les dogmes par un archidogme, une vérité dernière, peut-être plus dangereuse encore. C'est reconnecter le discours et l'action politiques à la vie ordinaire des gens, ces individus épris à la fois de leur liberté et des formes d'attachement qui la rendent possible. C'est aiguiser cette sensibilité commune qui refuse le chantage des fausses alternatives: nier nos limites ou s'y résigner.

 

Dès lors, seul le sens commun, ainsi appréhendé, est en mesure de faire passer les avancées technologiques, et l'idée même de progrès, au filtre d'une conscience collective et de valeurs partagées. Le progrès doit alors se fondre dans un langage commun, se nouer à une base morale, et être perçu comme étant partie intégrante d'une société. À l'autre bout, la vraie conscience de nos limites, ce n'est pas les fixer ou les vivre sous un mode passif duquel peuvent découler des erreurs de jugement, mais c'est la nécessité de pouvoir les réviser. Ce sens commun élimine les excès des technosciences et comble les carences de la logique mortifère du précautionnisme - il trace cette troisième voie dont notre vie politique a grandement besoin aujourd'hui.

 

 

Source: Figaro 

 

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/05/05/31001-20170505ARTFIG00297-pourquoi-le-clivage-mondialistes-patriotes-ne-correspond-pas-a-la-realite-de-la-france.php 

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